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Ne pas maquiller par le langage ce qui est inacceptable en tant que vérité, c’est la tâche d’un sujet psychosé. Je me dévoile sous d’autres noms. Et maintenant, je crache sur ce qui me fait naitre et je cajole ce qui me tue. Guérison et dépérissement.

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Au fond de ce trou béant, dont on ne cesse de vouloir remplir dans les périodes de lamentations, il y a ce murmure qui prend parfois l’allure d’un cri et auquel personne ne peut échapper.

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Être un ascète, voilà quelque chose qui me séduit chez les autres, mais dont je n’arrive à supporter aucune condition pour moi-même. Le but n’est pas de boire, de se droguer ou de fumer sans cesse, mais il faut quelque chose absolument. Un joint, une bière, du café ou une cigarette est un compagnon indéfectible. Le charme de la substance est de savoir qu’elle nous tue lentement. Cette mort lente, à un ou plusieurs moments de la journée, se traduit par un choix par rapport à sa préparation de mourir. Je ne peux pas être satisfait de vivre sans savoir que j’accélère ma mort de plus en plus.

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N’a pas véritablement exploré le labyrinthe infini de l’esprit celui qui n’a jamais eu immensément honte.

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Se faire humilier brutalement fait un écho assourdissant à l’émotion bimillénaire du christianisme, mais cela amène aussi à une totale remise en question, à une « reconfiguration » des habitudes de l’être.

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On regrette toujours d’avoir fui ce que l’on aurait dû affronter.

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Trop de persévérance est irritant pour les autres lorsqu’on consomme. Les qualités deviennent des défauts : le monde se renverse.

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Qui m’a donné l’éponge pour boire l’horizon?

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Il me faut être saoul pour supporter les hommes. Mais personne n’arrive à me supporter lorsque je bois.

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Boire me rend temporairement moins cynique. Sorte de baume sur les plaies, j’apprends en même temps à revoir la couleur et l’Instant.

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Un vieil alcoolique dans un bar à qui j’accorde beaucoup d’importance m’a dit dans l’oreille à trois heures du matin : « Si j’avais été jeune à ton époque, je me serais suicidé » Ne pas mettre fin à ses jours, à notre époque et lorsqu’on est si jeune est une acrobatie souvent malhonnête, bien que souhaitable de la pensée dont il est miraculeux d’en sortir indemne.

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Paradoxe inavouable : la bière, avec ses pubs de seins et de sports, me permet d’atteindre, dans sa vulgarité, ce qu’il peut rester d’un mysticisme raté.

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L’alcool sert à combler un manque, une angoisse. Dans ma situation, chaque gorgée est une bouée, une île déserte où se réfugier un instant.

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Les breuvages célestes me permettent de me calmer à un tel point qu’ils m’aident à entrevoir ma propre mort. Inutile de dire qu’une goutte suffit pour que je tente instinctivement le tout pour le tout.

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L’orgasme du goulot vend la pauvreté et la maladie.

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L’alcool, le rire, la musique et les drogues sont pour ma part davantage des prétextes à l’azur du mysticisme que des tentatives conscientes et désespérées de fuites.

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Le rire est une transcendance de soi-même.

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C’est connu, rire de l’autre peut être extrêmement cathartique, c’est-à-dire qu’on ne se sent soulagé, car quelqu’un nous rend justice. Souvent impuissants, on ne peut le faire par nous-mêmes, et c’est l’humoriste qui nous redonne de cette puissance perdue. Mais il y a aussi dans le rire une force qui élève l’être humain au-dessus des fatalités les plus dures et violentes. Je veux parler de rire de soi qui demande un effort aux vertus thérapeutiques. Celui qui ouvre son esprit et qui fait preuve d’une autodérision assumée dépasse les ordures habituelles que nous apporte la vie comme la maladie physique ou mentale, les inégalités sociales, le sexisme ou le racisme, entre autres. Le rire permet de s’accepter soi-même et ainsi, paradoxalement, en nous apprenant à être en paix avec nous-mêmes, il enseigne ainsi l’acceptation de la mort.

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Peut-on rire de tout? Certes, à condition que le tout puisse rire. Ou on peut tout simplement faire violence à quelqu’un…

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Le problème avec le rire c’est qu’il est à la fois éphémère et à la fois éternel. Sa force provient de son atemporalité.

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Le fait de vouloir rendre tout faussement drôle ou divertissant est une des preuves que notre époque commence à être de plus en plus incapable de supporter toute forme de pensée. Mais il arrive bel et bien que l’expérience du rire puisse dépasser la puissance de la pensée.

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Toute ma vie, j’ai pataugé dans la boue et dans la merde. La seule chose qui m’a purifié c’est la musique. Je me souviens encore avoir tant de fois pleuré, enfant, l’oreille posée sur ma guitare. Les sons, seulement, à écouter les sons.

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Le chaos algébrique de la vie est une partition de pétales et de branches. Derrière le métronome du vent, la musique habite le pourquoi insoutenable qui surgit de la naissance et de la mort.

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Prendre des oeuvres de musique classique pour habiller un slogan dans une pub est un crime contre l’humanité et parfois contre « Dieu ».

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Le fait de voir, dans ce qu’il y a de plus profond en l’homme, l’oeuvre artistique majeure, se changer devant nos yeux en pub de papier à merde représente bien la haine intestinale que je porte contre l’humanité.

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La musique baroque, éminemment céleste, est un peu comme un saut du haut d’une immense falaise pour s’engouffrer dans un océan bleu ciel qui nettoie toute la saleté accumulée au fil de la vie.

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Où va la musique, où se dirige l’écriture? Vers les limbes, vers le chaos du temps et de l’espace meurtri par nous, seulement nous.

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Dans un monde où on utilise le ressentiment contre celui qui fume, il vaut mieux jeter l’éponge et assumer enfin la triste réalité de notre condition : il faut augmenter sa consommation de cigarettes pour mourir plus vite et, ainsi, ne pas avoir à les supporter davantage, eux, et leur monde malade.

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S’il faut une cigarette et un peu de folie pour émettre une seule pensée intéressante, alors il faut quelques cancers et quelques psychoses pour arriver à ériger un système de pensée digne de ce nom.