Les narcotiques amènent à la psychose et à la dépression, mais n’avoir aucun narcotique pour supporter la vie crée quelque chose de bien pire et de bien plus difficilement supportable.

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Les pilules sont une colle pour les morceaux de cerveau explosés.

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La folie est un casse-tête sans fin…Quoiqu’on en dise le labyrinthe mental et les paradoxes psychotiques seront toujours plus longs que le temps désuet de la chair.

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Les miroirs du manque règnent sur nous. Après la fuite de la mort par la vie, le retour à la « vie » n’est rien d’autre qu’un suicide.

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Le seigneur des berceaux et des cercueils est aussi celui qui me prescrit des sourires.

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Le médecin est l’individu le plus dangereux et le plus sous-estimé de notre époque. Il crée un nouveau type d’homme chimiquement modifié.

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À l’aide d’un comprimé, ne plus penser aux malheurs et à l’angoisse que l’existence offre. C’est un bonheur, certes, mais un bonheur avec une absence de sens, un bonheur vide et plat : un faux bonheur.

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Il y a toujours une ombre infatigable qui nous suit et qui nous surpasse…

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Ce qui vient annonce toujours son contraire…

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L’angoisse est absurde, bien que nécessaire. Paradoxe ultime : être contre toute forme de torture, mais se torturer soi-même sans compromis. Pourtant, les tremblements du corps et le sang des ongles arrachés amènent à la faculté de constater son angoisse ou à la faculté de la comprendre et, ainsi, de mieux se saisir après-coup.

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On se sent bien intérieurement lorsqu’on arrive à laisser n’importe qui nous parler de n’importe quoi, sans avoir envie de vomir. Tout a sa part d’ombre et sa part de lumière. Et les êtres les plus minables dissimulent souvent des présents inestimables.

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La plaie a toujours un potentiel de vie et de mort.

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Entre la vie et la mort, la blessure qui tend, tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre.

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Mais cette femme me donne pourtant un paysage à l’intérieur de moi lorsqu’elle me prend la main.

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Mais ces enfants parlent pourtant le Verbe des fleurs avec leur langue de pétales.

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Je suis extrêmement lourd, c’est pourquoi je suis si bien ancré dans le sol. Mais si un papillon se pose sur ma tête, sa légèreté m’écrase.

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Extraire le jus de ma pensée, tordre mon cerveau pour qu’il y ait quelque chose comme une fleur ou une plante à arroser.

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Pourquoi ne pas tout arrêter : rester dans un silence profond, danser avec les mots, écouter ses pas dans le calme de l’hiver, être une plante, mieux une pierre? Parce que ton époque t’arrache la peau et que tout te ramène

à la vitesse, à l’efficacité, à la productivité pendant que la perte de soi se généralise en devenant la norme qu’il faut suivre.

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Il n'y a jamais eu autant de consommation de médicaments, jamais eu autant de visites chez les psychologues et chez les psychiatres, de thérapies de toute sorte pour la consommation de médicaments, d’alcool ou de drogues, pour des problèmes de jeux, pour le stress, pour la « gestion » des émotions, etc. À qui la faute? Pourquoi sommes-nous autant tous devenus malades, pourquoi la psyché humaine dépérit-elle sans cesse en ce siècle? Est-ce la faute des malades ou de ceux qui fabriquent les malades? Les meurtriers du sens disent que c’est une question de sélection naturelle, que les fous finiront par s’éteindre parce qu’ils sont trop faibles. Considérez plutôt la plante supérieure à l’animal et l’animal supérieur à l’homme. Il m’arrive de penser avec probité que la régression humaine est peut-être la seule réelle évolution possible.

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La régression est la seule évolution possible, car elle admet la faille en soi. Celui qui oserait dire sans sourire que l’american dream est l’aboutissement de la possibilité existentielle de l’humain serait un humoriste bien habile.

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Ce qu’on nomme « progrès » ou « évolution » est en fait son contraire et ne peut aboutir à rien d’autre qu’à la finitude de l’espèce humaine.

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Pareil à l’univers qui prend de l’expansion pour se refermer, l’humanité croit évoluer lorsqu’elle régresse.

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L’humain est programmé dans chaque parcelle de son corps à vouloir survivre à tout prix. Les lois de l’« évolution » doivent être renversées. Accepter sa fragilité au lieu d’essayer de se convaincre qu’on est le plus fort est symptomatique, à mon avis, de la réelle évolution. De nos jours,

il faut être d’une puissance sans limites ou, avouons-le, tout simplement inconscient pour se sentir apte à tout abandonner en acceptant la faille.

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Il faudra apprendre à nous dire : Adieu.

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Cet instant nécessaire et définitif.

La soirée où j’ai décidé de me suicider s’apparente à une torture intérieure qui a déterminée et qui déterminera tout le reste de mon existence. J’ai tout simplement voulu le faire en prenant beaucoup de drogues et d’alcool, tout en sachant que je ne tolérais aucunement les premières. J’étais avec un déchet que je ne connaissais pas et qui voulait me transmettre sa maladie dans un excès de délire immesurable. Je suis devenu un suicidé de la société. Je ne vais jamais la réintégrer. Ma vie n’aurait jamais été la même si je n’étais pas devenu schizophrène et je n’écrirais pas ces lignes si je n’étais pas mort intérieurement. Par la suite, je suis devenu schizophrène. Je ne sais pas trop quoi dire de ce suicide raté, quoique réussi, en un sens. Il y a certaines choses comme la mort auxquelles il faut préférer le silence. « Dieu » est silence, et il est le seul qui a assisté au craquement sec, violent et froid de mon crâne. J’ai beaucoup haï, beaucoup pleuré, beaucoup aimé, malgré tout. Il m’a fallu presque dix ans pour me pardonner et pour comprendre que la mort regorge de vie.

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Une tentative d’assassinat mentale se finalise rarement, elle grugera plutôt des années et des années de vie de la victime.

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Si on peut récolter d’un arbre sa sève, on peut tout aussi bien sucer la pureté du temps par le passage de la nuit à l’aube.

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Insomniaque artificielle et fossoyeur de catastrophes, je bois du café toute la nuit pour refaire l’expérience de ce qui ne finit pas, mais qui veut pourtant tellement finir.

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Il faut voir l’insomnie comme un présent permettant d’accéder à un sens transcendant de la pensée.

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Les cernes sous mes yeux sont le chemin vers la falaise de la folie.

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Le dépérissement causé par le manque de sommeil, cet ordre d’être conscient sans aucun repos peut mener jusqu’à entendre des voix. Si l’insomnie est l’obligation de la conscience, alors les voix entendues – ce qui caractérise la psychose grave – dans son acouphène injurieux sont une obligation de l’inconscience. Une fois la pierre soulevée, il y a des bestioles affreuses, gluantes et affamées qui se tortillent et qui gigotent dans notre cervelle. Personne ne peut supporter ce spectacle indéfiniment. Surtout que le malade sera forcé d’assumer la conscience de l’inconscience, car il finit par savoir qu’il voit son propre cauchemar et il le comprend, c’est là justement sa particularité sur ceux qui n’ont pas ce problème. Impossibilité de supporter cette violence, il faut quelque chose pour engourdir son esprit fendu. Tout dépendamment de sa physionomie et de la voie de sa maladie, l’alcool ou la drogue ou les deux l’aidera à supporter quelques temps son existence. Mais il se peut que ces substances amplifient encore davantage (si c’est possible) le creusement sans fond, le rongement maladif, l’émiettement successif, le viol et la cassure de son intériorité. Peu de choses permettent de sortir de cet état insoutenable : le fusil ou l’imagination. Celui qui s’enfonce de plus en plus aura toujours la possibilité de vivre des expériences rares et singulières. Il faut semer ce qui sera peut-être écriture, musique ou peinture ou quoique ce soit d’ici quelques mois ou quelques années.

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Soit le matin ressemble à un instant angélique, soit il devient le moment où un patron et ses sbires, avec leurs volontés de dictature, donnent des coups de matraque sur mon crâne.

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On se dit : « Je préviendrai ma chute, j’arrêterai avant de tomber. » Mais la chute est déjà dans la remontée. Avancer, avancer, mais en cercle… Avançons-nous vraiment? Qui peut nier que la santé est toujours déjà maladie?

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Les sacrifiés ont un sang d’azur et d’alphabet.

Le cycle des finitudes