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Il faut pouvoir torturer le langage pour que les mots dévoilent une parcelle de leur réalité licencieuse.
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Faire parler les autres par l’entremise de soi a amené le désir en moi de ne plus parler du tout, d’écouter le silence exclusivement.
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Les plus beaux paysages de la pensée nous dépassent. C’est ce qui fait d’eux des instants impossibles à exprimer.
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Si le silence permet de penser, alors il faudrait qu’une bonne pensée le suscite. L’herbe ou le tapis de neige n’émet pas le moindre son, malgré le chant des oiseaux.
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Il y a souvent beaucoup trop de bruits pour rien. Le silence parle davantage que la mauvaise musique dans les fêtes. Quelqu’un qui apprend à se taire devant vos cris vous soigne davantage que tous les mots possibles dans le monde. Ce n’est pas le fait de ne pas savoir quoi dire, mais de se taire volontairement, car il est impossible de concevoir le massacre intérieur qui habite les hurlements du fou.
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Le corps et l’esprit en poudre, peu de choses parviennent à m’élever. Un paysage, une cigarette et sa fumée que j’observe virevolter et quelques pas qui creusent dans la neige me consolent. Autrement, il y aura toujours ce spectre qui me guette parce que je suis allé trop loin, parce que je suis passé de l’autre côté et que j’en paie le prix. Ces tremblements intérieurs m’arrachent à toutes les forces de Vie. On ne pense pas, on n’écrit pas sans avoir au moins déjà sombré une fois dans une souffrance qui nous surpasse. Celui qui ne réfléchit pas dans et par la souffrance ne pense pas réellement : il philosophe. C’est pourquoi j’écris et je pense dans mon lit, en lisant, sous la douche, partout et pour toujours je subis la pensée et l’accompagne.
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Ce n’est pas le verbe « être » qui est une copule comme le veut la linguistique, mais bien le silence. Il faut aussi dire qu’elle tue davantage qu’elle donne vie.
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Quand je prête, à des amis qui ne lisent jamais, quelques textes de mon cru, ils le lisent tous lorsqu’ils chient. Beaucoup trop de compliments à mon égard.
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Désinhibé, j’ai la manie de vouloir tout dire, mais aussitôt que je dis, ce que je pense n’existe et ne m’appartient plus, enfin.
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Le processus de fiction s’exerce dans le tourbillon d’un « si cela se pouvait ».
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« Se prendre pour » dans la fiction, voilà le rôle conscient de l’écrivain. « Se prendre pour » dans le réel, voilà la soumission inconsciente de l’individu sans volonté, rêves ou personnalité, mais à laquelle il est
nécessaire que personne ne puisse échapper à plusieurs moments de sa vie.
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« Je » est le seul pronom à partir duquel je suis à l’aise de parler. Je ne parle pas d’un « Je » narcissique, mais d’une subjectivité vivante. Les autres pronoms sont des illusions de la parole, des camouflages du réel, mais nécessaires à une forme de compréhension superficielle de l’existence.
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L’ère de l’adjectif est une ère du vide. Les journalistes les plus lus et qui font le plus de dommages sont ceux qui sont incapables de parler d’art sans employer une tonne d’adjectifs, comme s’ils voulaient masquer leur ignorance et leur incompréhension de l’oeuvre. « Fantastique, magnifique, incroyable, sublime, majestueux » ne sont que quelques exemples de syntagmes creux et stériles, issus du spectaculaire, qu’ils utilisent. Renchérir, c’est ne pas savoir penser, ni écrire, ni créer.
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Lorsque je m’apprête à écrire et que je suis devant la page blanche, la voix qui se répète dans ma tête incessamment dit : « Je ne connais rien. Je ne connais rien. Je ne connais rien ». Je dépose alors mon crayon et je vais regarder l’azur orgiastique.
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En dehors de Nietzsche et de Cioran principalement, le reste de la philosophie n’est qu’une juxtaposition de miroirs auquel on a collé des notes.
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À 26 ans, Nietzsche écrivait La naissance de la tragédie. À 21 ou 22 ans, Cioran écrivait Sur les cimes du désespoir. Et maintenant l’Occidental moyen de cet âge et des années 2000 ne cherche qu’à remplir des fentes écorchées et aussi vides que les esprits « moyens ». Il s’alimente dans la restauration rapide, passe son temps à se droguer et à boire et le reste du temps il joue aux jeux vidéo. Nous ne sommes que des perdants de l’existence et des esclaves qu’on présente dans l’espace public comme des gagnants et des êtres libres.
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Penser est un voyage dans lequel il y a du sang, du sexe et de la folie. Il est temps que la littérature et toute forme de création viscérale entrent dans la pensée, et qui sait, peut-être définirons-nous la philosophie autrement un jour. La « vulgarité » de Céline ou de Bukowski m’atteint davantage que le travail de Proust. De la même façon, je me sens plus près de Nietzsche ou Cioran que de presque la totalité des universitaires, professeurs ou académiciens.
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L’Éternel Retour de Nietzsche, cette affirmation d’une répétition de la vie dans la Joie, ne peut pas être assumé en ce qui concerne le schizophrène. La douleur arrache la vie si violemment et elle crée un cataclysme intérieur si omniprésent qu’il ne faudrait pas être un surhomme pour vouloir recommencer, mais un être masochiste à un stade extrême. Le fou meurt plusieurs fois par jour. Il est déjà Éternel Retour. L’Éternel Retour de Nietzsche serait, pour lui, la pire des négations face à la vie.
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Si l’Éternel Retour existe, il va toujours, dans sa répétition, vers le dépérissement.
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Jeune, mes lectures de Nietzsche ont commencé à me gruger les nerfs et les os et la psychose s’est installée en moi par l’entremise de l’idée d’Éternel Retour qui était mésinterprétée. Se retrouver consciemment dans le même réel avec la même vie éternellement rend nécessairement fou. Délirant, je croyais prendre au piège l’éternité, mais c’est plutôt elle qui m’a capturée.
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La pensée de Nietzsche ne commence pas lorsqu’il écrit La naissance de la tragédie ou lorsqu’il escalade les montagnes du Gai savoir ou bien lorsqu’il présente son Zarathoustra ou son Antéchrist. La pensée de Nietzsche commence lorsqu’il devient fou devant une bête étonnée.
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C’est en s’enfonçant toujours de plus en plus dans le sentiment que l’on arrive à devenir créateur. Les arts propulsent les émotions pures, il faut donc absolument se les approprier.
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Pourquoi est-ce que je ressens le besoin de dire ce que j’éprouve, ce que je vis? Est-ce pour me soulager? Est-ce pour faire subir aux autres ma douleur ou pour me venger? Mais il arrive pourtant que parler de soi et de sa peine enfonce encore davantage dans la douleur que de ne rien dire. Il arrive, en effet, que le silence apaise. Être un Occidental tel que je suis, c’est d’abord se confesser et ensuite savoir compter.
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Faut-il vraiment suivre ce qui est prescrit en écriture ou dans la vie en général? La personne qui suit ce qui fonctionne bien, sans se poser de questions et en ne passant pas d’abord par son sang, ses nerfs et ses os, ne fera que reproduire le même corps modelé, sculpté et achetable partout. Cela fait de belles carrières, mais, pour que j’estime une oeuvre ou une vie, il faut obéir à ce principe : ce qui féconde toutes les connaissances et toutes les créations se retrouvent dans la plaie et dans le potentiel intérieur à elle-même.
Trous noirs