Il est probable que je fasse peur, mais je ne transmets que ce que je vis, ce qui est réel dans notre monde. La psychose et ce qu’elle comporte sont un accès au réel tel qu’il est véritablement. La psychose efface la surface apparente de notre monde pour explorer les questions les plus profondément humaines, pour explorer l’abysse de la vie et de la mort. La vérité c’est qu’il n’y a pourtant que ça du chaos, mais dans un monde qui parait extrêmement organisé. Tout ce qui est n’est, en réalité, que mensonges et désastres. Mais il existe quelque chose qui est à la fois derrière, à la fois simultanée et à la fois devant nous. L’inexplorable et l’inhumain sont tout près de nous, même s’ils sont très loin, justement parce qu’ils sont inaccessibles. Parfois, lors d’une marche nocturne au milieu des étoiles éclatantes, du vent caressant, des pas musicaux, de la fumée dansante, du silence et de ce qui se cache quelque part à l’intérieur de soi, nous pouvons l’apercevoir un instant et l’incorporer, l’absorber cette extase, cette présence, ce cosmos, ce chaos et cette harmonie insurmontable où tout ralentit pour enfin s’effacer.

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Rien n’est plus révélateur de soi-même que de marcher dehors au beau milieu d’une nuit tiède.

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Le vide total de la nuit dévoile là où je pourrais me sentir enfin bien : en tant que spectateur d’une apocalypse presque réussie.

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La psychose est vraie, même si elle parait fausse aux yeux de tous. Elle dévoile de l’être et de l’origine. Dans son intériorité et son extériorité, elle montre le code prédéfini de l’humain, tout comme les lois du cosmos de l’espace et du temps. Les dimensions inconnues du chaos et de la Vie se transfigurent dans le temps. La coïncidence pure permet au fou d’établir un dialogue réel ou imaginaire (cela importe peu) avec l’origine du temps, « Dieu » et le cosmos. Dans son délire, le psychosé a accès au chaos équilibré de la Vie. Mais quoi? Je ne crois pas que l’origine du temps, « Dieu » ou le cosmos pourrait nous passer un message à nous, simples poux. Mais il arrive bel et bien que l’humain éveillé par des états d’extase ou de lucidité extrême propre à la folie puisse se placer un court instant dans un état d’harmonie avec une portée existante par-delà le temps, l’espace, la matière, le cosmos et « Dieu ».

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Est profond celui qui n’a plus accès au langage tellement il sent la cassure et le vide à l’intérieur de lui.

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Ne plus avoir rien à l’intérieur de soi, c’est posséder tout, sans le savoir.

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Bataille dans L’expérience intérieure émettait une pensée, que le schizophrène comprend intuitivement: le savoir est non-savoir et le non-savoir est savoir.

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Mon malheur provient peut-être du fait que je regarde trop le ciel. Lorsque mes yeux s’abaissent, je suis consterné.

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Je tente de me positionner en dehors du cosmos ou au minimum, en dehors de moi, pour accéder à « Dieu ».

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Ce dont je parle, peu de gens peuvent le comprendre. Il existe, dans l’embryon psychotique, un instant très bref où l’équilibre de la Vie éclate dans une orgie de couleurs et de sensations devant nous. Ce paysage, ce pays, ce cosmos de l’être où toute chose contient son origine et sa finitude à la fois peut être habitable un instant. J’ai pu me poser dans cette parfaite et totale harmonie entre le monde et moi à une ou deux reprises maximum. Il est difficile de décrire ce que je pouvais ressentir lorsque j’étais à l’intérieur ou même au-delà de l’image du monde, littéralement. Je ne faisais plus partie de notre monde, mais de son dessin, de son image originelle, finale et éternelle, de son esquisse avant et après la réalisation de l’oeuvre improbable de l’univers. La cause première de toute chose existe, mais il est impossible d’en parler, tant que nous serons de simples humains. Il y a derrière chaque tragédie dans l’Histoire et dans la vie des êtres humains quelque chose qui la précède et qui la devance à la fois. Cela relève d’une « OEuvre suprême » qui est un mélange d’hasard divin et de destin mathématique. Avant la tragédie, il y a l’éternelle joie et l’harmonie avec tout. Cet accès « extra-terrestre », il faut en payer le prix pour avoir ressenti quelques minutes ou même quelques secondes l’extase complète du potentiel de la Vie, ou pour carrément avoir dépassé « Dieu ».

Le langage venu d’ailleurs…

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Dans les longs délires des Cahiers de Rodez d’Antonin Artaud, il arrive que les voix interminables que l’écrivain affronte soient le contact insoutenable et incompréhensible avec des vérités qui proviennent d’un au-delà de l’humain. Au sens où ce sont des vérités qui ne sont pas encore ou qui ne seront probablement jamais comprises par la race humaine étant donné que ce langage est inaccessible. Dans le délire, mi-homme, mi-animal, mi-divin, qu’il note sans cesse assidument, si on est très attentif, on réalise qu’il y a parfois une connexion extrêmement brève entre le monde de la déraison et le monde de la raison. Cette phrase nous devient intelligible et ce qui la lie avec le monde de la déraison est transformé en une vérité rare d’accès. Ceux qui interprètent tout le discours d’Artaud à travers des grilles d’analyses psychanalytiques ou mêmes religieuses n’ont rien compris. C’est plutôt l’acte de coloniser une pensée ou un langage en exerçant un pouvoir sur quelqu’un ou sur quelque chose et en prétendant comprendre ce qui ne se comprend pas qui caractérise ces discours à travers le temps.

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Le langage de la déraison est intraduisible par la raison et le langage de la raison est trop colonisateur pour les vérités profondes et créatives de la déraison.

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Dans la folie, le langage perce la poche du réel si bien qu’il n’y a plus de frontière entre les deux.

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J’étais dans une psychose cosmique. Les Cello suites de Bach résonnaient pendant que je me berçais dehors vers cinq ou six heures du matin. Je parlais, hurlais parfois, sans cesse et toujours seul. J’avais la certitude de communier avec Dieu : il me parlait et je l’entendais. Après de longues heures, je finis par être étonnement en paix. Je vivais une expérience mystique que la psychiatrie qualifiera plus tard de schizophrénie. Je ne peux dire ce que j’ai entendu cette soirée-là, mais je sais, n’en déplaise aux rationnels, que c’était d’une portée existante, bien qu’impossible à prouver, car cette présence existante est indicible, inaudible et innommable. Seul le fou gravement enfoncé dans le délire peut y avoir accès un bref instant. Immémoriale : personne ne peut en témoigner.

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Rencontrer des gens commence par être un baume, et finit par devenir un renforcement du désir de solitude.

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Trois façons d’être avec les autres : en tant que sympathique trou béant, en tant que policier ou en donnant la patte.

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Un homme qui avait perdu ses amis était dévasté. Je n’ai jamais compris pourquoi. Ces hommes moyens qui l’avaient abandonné ne servaient qu’à le divertir de sa solitude.

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Voilà une chose de parler de soi, mais c’en est une autre de se vendre. Je trouve bien joli que de s’enfoncer dans la douleur pour y faire germer une fleur intérieure, mais d’aller au fleuriste pour avoir un bouquet déjà tout fait, se parfumer et renouveler sa garde-robe pour faire une photo plastique dans un magazine dont personne ne se souviendra est un acte de lâcheté.

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Celui qui pense réellement doit avoir l’écoute d’un thérapeute et la parole d’un poète.

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Un soir d’été autour d’un feu, je prends un ami à part pour lui parler. À un cheveu du suicide, je me livre à lui, littéralement désespéré. Ce dernier m’annonce que mon problème est que je suis pris dans le « concept » de la maladie mentale. Choqué et apeuré, je retourne chez moi sans finalement commettre l’acte. Aujourd’hui, outre son manque de compassion flagrant, je constate que ma stupeur fut davantage du fait que la maladie mentale est tout sauf un concept, mais bien peut-être la seule vérité humaine possible. Son manque de compréhension m’avait glacé le sang.

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Les jugements de valeurs sont de plus en plus vrais parce que les valeurs sont de plus en plus fausses.

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Si tu crois que mes mots peuvent être tout aussi bien faux que vrais, car ils ne sont pas argumentés et qu’ils relèvent de l’expérience, je te dis que je crois que tu as sincèrement raison, mais, pour moi, la raison n’a et n’aura jamais aucune valeur.

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Vouloir avoir raison à tout prix confesse notre faiblesse d’esprit colonisatrice. Vouloir avoir tort absolument est un signe de puissance et de clairvoyance.

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Rien de plus désuet et creux que des arguments. Et rien de plus véritable et profond que des expériences d’intériorité, de suicide intérieur, de langage et d’extase.

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La pensée est une expérience de langage et d’intériorité, tandis que la philosophie souvent n’en est rien : elle est une argumentation logique pour prouver quelque chose dont la portée n’a rien de viscéral.

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- Mais il n’y a pas de preuves ni de fondements de ce que tu avances…

- Aucun fondement n’a besoin de preuves. Tout fondement commence par un éclat de foi inexplicable que cela s’avère vrai ou faux…

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Celui qui supporte le craquement du langage et de la raison est bien plus puissant que celui qui utilise la raison pour faire craquer l’esprit des gens.

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Il faut écrire comme on crache, c’est-à-dire en propulsant aussi loin que possible ce que notre langue n’arrive pas à être : vulgaire, violente et entièrement vraie.

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Le seul moment où j’écris réellement c’est lorsque je n’écris pas, en me demandant quoi écrire. Mais le silence ne témoigne pas toujours, il préfère créer.