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Personne ne peut me rattraper lorsque je tombe. La seule façon de se relever c’est de chuter encore plus vite et de rester couché. Quand le désir d’avoir des stigmates par le cri aigu du couteau sur ma peau trotte dans ma tête, je n’ai d’autre choix que de dormir constamment.

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Avoir de l’espoir est un réflexe humain masochiste. Monter, monter pour nécessairement redescendre fait beaucoup plus mal que simplement avoir la colonne vertébrale bien tendue et le regard vers l’avant.

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La psychose peut prendre forme dans n’importe quel lieu et sous n’importe quel masque. Pour l’éviter, un seul remède : trouver une pièce et y rester assis, sans émettre le moindre son, jusqu’à sa mort. Ceux qui sont condamnés à frapper les portes de l’asile savent qu’une petite araignée frêle ou un moustique zigzagant sont, en réalité, des monstres vertigineux.

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Copier c’est l’illusion du devenir et une absence d'être. Notre siècle est copie, c’est pourquoi il est régression.

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La réponse la plus normale à une psychose annihilatrice est un suicide intérieur instantané et sans aucun compromis. Les médicaments retardent le processus de suicide physique. Heureusement, car le fou touche à la dimension cachée de l’humanité et il peut avoir, s’il le désire et à ses risques et périls, un accès privilégié à la parole.

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Aussitôt que l’humain nait, il est conditionné à dépérir jusqu’à sa mort.

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Être un humain comme les autres, c’est fuir ce qui nous fait mal, sans jamais l’encenser.

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Lorsque le fil de la raison s’effiloche et que le vertige devant le vide annonce la catastrophe...

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De nos jours, la folie porte toujours le mystère de la rechute chez le malade. N’est pas totalement sain d’esprit celui qui ne désire pas explorer l’échec de la santé au fond de lui à l’aube de la guérison.

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Dans chaque début d’éclosion de psychose s’inscrit un désir de révolte primaire. Celui qui n’a pas déjà rêvé de tout faire sauter dans ce monde est une personne sans sensibilité.

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La rechute est une explosion. Le psychotique est un kamikaze contre la société, contre l’ordre du monde, contre la première cellule.

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La peur constante des voix et des effets imaginaires de la paranoïa rappellent un enfant accroupi sous une table qui redoute la prochaine bombe. On reste devant la guerre et devant la folie si profondément détruit que nos nerfs ne supportent plus le sifflement d’une mouche. On commence à voir dans une fleur un monstre et l’enfant devient un meurtrier.

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Comment revient-on de la psychose? Aussi stoïque et lucide qu’une victime de guerre.

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D’enfant naïf et heureux à enfant-soldat.

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Tout me traverse, mais tout me retient aussi. La mort personnifiée par des hallucinations visuelles passe littéralement à travers le corps et l’esprit semble exploser aussi violemment qu’un crâne humain avec un fusil. Mais il existe toujours un dernier point d’ancrage invisible, quelque part dans le réel ou ailleurs qui empêche d’aller complètement de l’autre côté, qui empêche de se révolter contre la folie même, qui empêche de commettre des génocides.

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Dans la vie, comme dans la musique ou comme dans la peinture, trop de couleurs finissent par assombrir le sens.

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Avoir un regard étranger sur soi et sur les autres est, pour moi, le seul idéal auquel j’aspire.

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La schizophrénie fait glisser dans le creux des os des voix et des miroirs émiettés de l’identité.

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L’image a été colonisée. On n’entre plus à l’intérieur de la beauté d’un paysage sans sombrer dans l’aliénation propre aux miroirs sociétaux. Les miroirs guident déjà notre parcours dans le monde et il devient de plus en plus improbable qu’il existe encore de nouveaux insurgés… Le cliché s’installe dans l’imaginaire et il se répète. C’est bien connu, ce dernier finit par s’imposer comme allant de soi pendant que la singularité humaine disparait petite peu par petit peu.

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Les coloriages de mon enfance devenus invisibles réapparaissent et me pénètrent, mais personne ne les comprend. Personne ne comprend. Rien de plus présent que mes disparitions.

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Nous ne serons bientôt plus des humains, mais uniquement des consommateurs et la tâche des miroirs aura été accomplie.

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J’ai éjaculé dans un miroir. Je voulais enfanter une création et une pensée nouvelles. Mais ce reflet, au lieu de s’embellir, est devenu dégoûtant et la métamorphose qui s’est produite m’a rendu bien plus laid, bien plus irrévérencieux, bien plus sale et bien plus fou que ce que j’ai été dans le passé. J’ai pu voir au grand jour ce que l’humain devenait au cours de l’Histoire et à force de se reproduire de génération en génération, c’est-à-dire une régression non assumée.

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Un rassemblement autour d’un pont avec des chaises de camping et une bière à la main pour ne rien manquer des suicides qui deviendront de plus en plus fréquents: le probable quotidien du futur occidental moyen.

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Les humains ressemblent à des bactéries. Microscopiques à l’échelle humaine ou mondiale, mais tellement nombreux qu’ils sont capables de tous nous rendre malades.

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Ne pas avoir de masques effraie les gens normaux, alors que, pour moi, le fou, c’est la normalité même de faire et de dire les choses telles qu’elles sont.

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Fumer cigarette après cigarette. Les cendres comme le temps s’amassent et finissent par s’envoler, alors que je deviens autre, mais toujours le même à la fois. La puissance de mon être et de tout ce qui est se concentre en un point bien précis. C’est ce cri, rappelant l’origine des nourrissons, mais qui est bien davantage et qui par son existence me fait craquer jusqu’à l’inexprimable.

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Il faut le dire : la psychose est destruction, annihilation pure et absolue.

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