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Schizophrénie : ce mot provoquait autrefois chez moi un immense tsunami irrationnel de terreur. Ce n’est pas sans fierté aujourd’hui que je m’en revendique.
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La crise d’angoisse permet d’apercevoir en partie l’état schizophrénique. Bien que je sois athée, l’état schizophrénique permet d’apercevoir en partie Dieu. Et cela, aucun corps ne peut le supporter.
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La psychiatrie est une chaîne de restauration rapide offrant aux affamés de sens le produit-diagnostic. Sérotonine et dopamine sont leurs ingrédients.
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L’accaparement linguistique du symptôme formaté par la psychiatrie est ce qui travestit le sens réel des schizophrénies. La psychiatrie se contentant de catégoriser ce qui est apparent ne comprend, en réalité, rien de ce que la folie est de l’intérieur.
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Il arrive que l’intérêt de la psychiatrie ne réside pas dans l’aide du malade, mais pour faire perdurer sa folie…
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Le marketing crée des désirs pour que les gens oublient leur voix intérieure en achetant. Les fabricants créent des produits faits pour devenir inutilisables après un certain laps de temps pour que les gens achètent de nouveau – l’obsolescence programmée. Le psychiatre trouve de la maladie chez le patient pour vendre des pilules et des consultations externes ou internes. La maladie paie. La santé ne rapporte rien, alors abolissons-la.
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Mon professeur de philosophie expliquait ce phénomène en d’autres termes : il n’est pas dans l’intérêt de l’État que des gens fument, car leur temps au travail sera écourté. Il faut donc guérir le cancer ou faire de la propagande antitabac, non pas pour sauver des vies, mais bien pour optimiser le temps de travail des gens. De même, il arrive que le psychiatre encourage la mort d’un patient en diminuant volontairement ses doses ou la fréquence de ses rencontres sous prétexte que le malade va supposément mieux. Il le fait justement parce qu’il sait que le schizophrène n’est pas apte au travail et donc qu’il ne faut pas, pour cette société, passer du temps à soigner ou à comprendre les réelles causes de sa « maladie ».
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Les psychologues et les psychiatres donnent parfois, au lieu de mots qui guérissent, encore plus de raisons de mourir. Ce qui tue au point de rendre fou un homme normal, c’est l’inhumanité du néolibéralisme. Une fois malade, on cherche un répit, mais on se rend compte que la psychiatrie et la psychologie marchent main dans la main avec le système marchand. Il n’est pas rare que cette infection, qui devrait rester cachée, voyage jusque dans les oreilles du patient par un mot comme « gestion » à propos des émotions ou de la psychose du malade. Comme il n’est pas rare non plus d’entendre le mot « rentabilité » à propos de la convalescence ou de la capacité de soulagement d’une rencontre thérapeutique, etc. Que celui qui se questionne sur la nécessité de mon propos apprenne que l’humain ne doit pas nécessairement faire preuve de plus de « résilience » pour vivre ici, car il n’est tout simplement pas un métal.
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L’état « maniaque » des schizophrénies affectives est insoutenable. Les chemins vers la psychose sont en soi une consumation intense et très brève par rapport à ce qu’elle implique comme réalité et vérité. Ce dérèglement de tous les sens, selon les mots de Rimbaud, comporte, autant par la parole, par les gestes ou l’audition, une synthèse de notre condition humaine. Avec l’internement vient la limitation entre quatre murs de ce quelque chose de cosmique. Avec la guérison vient l’oubli de l’expérience de la folie qui permet, par le fait même, de cicatriser sa mort intérieure. Si les fous étaient libres d’explorer ce qu’ils flairent, et s’ils avaient l’obligation de faire un devoir de mémoire par rapport à leurs psychoses, une nouvelle mythologie verrait le jour. Celle-ci
viendrait enrayer celle du vide et de la consommation de cette Terre maudite et damnée.
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L’humain doit s’arrêter. Il lui faut une limite. Il ne doit pas tout dire. L’intervenant qui veut vraiment aider se doit d’imposer une censure. Il peut pousser un peu, pourvu qu’il soit prêt à tirer très fortement vers l’arrière en toute urgence. Sinon, il est clair que si les mots et les pensées de l’être souffrant aboutissent, il connaitra un état insupportable et peu enviable. Si n’importe quel être humain sur cette terre arrive, ne serait-ce qu’une seule fois à tout dire ce qui l’habite ou s’il réussit à affirmer la seule vérité sur lui-même (cela se passe en quelques mots) alors il ne peut plus avoir de retour en arrière. À moins d’une chance exceptionnelle, il habitera bientôt son propre cercueil, sans en être encore véritablement conscient et prêt.
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Si je suis encore en vie, c’est parce que j’arrive à bien préserver mon malheur…
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Même si la solitude est un puits dans lequel je m’enfonce très souvent que chaque petite lumière que je pourrais apercevoir semble venir d’un autre monde inaccessible et indésirable.
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Rien ne peut parler le langage de la folie pour permettre la guérison, sauf peut-être un enfant qui joue soigneusement.
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L’intensité fait peur. Entrevoir ce gouffre céleste dans le noir des yeux d’une personne est un présent insupportable. Le trou noir de la psychose est ma maison, mais quand je m’enfonce et que je meurs, je ne descends pas, je monte.